L’opération Marhaba, chaque été, n’est pas simplement un retour massif des Marocains résidant à l’étranger (MRE) vers leur patrie. Elle sert aussi de vrai indicateur de leur disposition d’esprit. Les rencontres familiales, les conversations dans les bistrots, les rassemblements de famille et les interactions avec les gens de près donnent une idée de l’état d’esprit d’une communauté qui regroupe presque six millions de Marocains dispersés dans le monde entier, en majorité en Europe.
Cette année, la situation est alarmante. L’humeur de nombreux MRE n’est pas au top. Derrière les expressions joyeuses des vacances se dissimulent des préoccupations croissantes, alimentées par une atmosphère politique et sociétale de plus en plus lourde dans divers pays d’Europe.
Le sentiment le plus fréquemment exprimé est celui d’une détérioration graduelle de leur environnement. L’ascension des partis d’extrême droite dans de nombreux pays européens, la normalisation de propos anti-immigrés, et l’augmentation d’incidents racistes, xénophobes et islamophobes engendrent un profond sentiment d’inquiétude. De nombreuses familles marocaines expriment le sentiment d’être considérées comme des citoyens de seconde zone, malgré des décennies de travail, de participation fiscale et d’intégration.
Cette préoccupation va désormais au-delà de la seule génération des premiers immigrants. Cela affecte également leurs enfants, souvent nés dans des pays d’accueil, qui font face à des discriminations dans le monde du travail, à des obstacles à l’intégration sociale, ou à un environnement identitaire qui remet parfois leur double appartenance culturelle en question.
Ces préoccupations sont complétées par des contraintes économiques de plus en plus pesantes. Le pouvoir d’achat des ménages est affecté par l’inflation prolongée, ainsi que par l’augmentation du coût du logement, de l’énergie et de la nourriture. De nombreux MRE soutiennent avoir du mal à continuer de faire régulièrement des envois d’argent à leurs familles restées au Maroc, alors que ces transferts ont depuis longtemps été l’un des principaux supports économiques pour des milliers de foyers et une source cruciale de devises pour l’économie du pays.
D’autres mentionnent aussi les démarches administratives plus lourdes quand ils envisagent d’investir, de fonder une société ou d’acheter un bien immobilier dans le pays où ils résident.
Certaines personnes se questionnent sur le futur de leurs enfants, partagés entre les principes marocains de la famille et les schémas de société de la nation qui les accueille, une inquiétude qui surgit fréquemment lors des discutions estivales.
Devant cette série de défis, une notion longtemps rejetée commence à s’établir dans plusieurs foyers : celle d’un retour permanent au Maroc. Une décision qui demeure profondément pénible. Après une longue période de travail, souvent étendue sur des décennies, marquée par des efforts intenses et des sacrifices, la décision de tourner la page après toute une vie n’est jamais triviale. Néanmoins, nombreux sont ceux qui admettent que le Royaume n’est plus le même qu’ils avaient quitté.
Les avancées en matière d’infrastructures, de services publics, d’opportunités d’investissement, de la digitalisation de l’administration et de la vitalité économique de diverses régions rendent actuellement cette vision plus réaliste qu’elle ne l’était il y a deux décennies.
En effet, le gouvernement marocain déploie une multitude d’actions afin de consolider les relations avec la diaspora marocaine, de faciliter leurs investissements et de mieux reconnaître leurs talents. Les attentes restent néanmoins élevées. Les MRE appellent à une simplification accrue des procédures administratives, à une protection plus robuste de leurs investissements, à une justice accélérée pour les contentieux fonciers ou héréditaires, et à une représentation renforcée au sein des institutions nationales.
Cependant, peu de personnes envisagent un départ hâtif. Nombreux sont ceux qui choisissent de patienter, en espérant une amélioration de la situation dans leurs pays d’habitation. Cependant, nombre d’entre eux admettent aussi qu’ils préfèrent ne pas être forcés, en réaction à des contraintes politiques ou sociales, de déserter des pays où ils ont investi la majeure partie de leur existence professionnelle. Les Marocains vivant à l’étranger traversent sans aucun doute une phase d’incertitude. Néanmoins, leur lien avec le Royaume reste fort comme au premier jour. Le Maroc se présente à leur regard plus que jamais, non seulement comme une destination de vacances et de souvenirs, mais également comme un havre de paix, un territoire riche en possibilités et, peut-être un jour, le lieu où ils choisiront de revenir de façon permanente plutôt que par contrainte.



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